Évolution de la suite instrumentale

L'ordonnance des danses de la suite fut dictée par les coutumes de la danse et non par des raisons musicales. Pour cette raison, aux XVème et XVIème siècles, on rencontre couramment la succession d'une danse marchée, d'allure modérée en mesure binaire, et d'une danse sautée, un peu plus rapide en mesure ternaire. En Italie, le passe-mezzo précède le saltarello. En France, la pavane est suivie de sa gaillarde, les deux morceaux étant dans le même ton et souvent sur le même thème. Le 4ème livre de tablature de luth (anonyme), publié par Petrucci (1508), ajoute à la pavana suivie du saltarello un troisième morceau appelé piva.

Rapidement le nombre des danses de la suite augmente. Le livre de tablature de luth de Casteliono (1536) place à la suite l'une de l'autre une danse marchée, quatre danses du même ton et un morceau final non dansé, c'est-à-dire : 1 pavane, 3 saltarellos et 1 tochata da sonare nel fine del ballo. Le premier saltarello est une transformation de la pavane précédente. Entre les pièces sont introduits des morceaux appelés Riprese qui ne sont pas des reprises au sens moderne de ce mot, mais des pièces nouvelles souvent numérotées : pavana e suo saltarello primo, secundo, terzo. Le 1er saltarello continue la pavane, les autres Saltarello sont libres.

Au début du XVIIème, on voit surgir l'intrada à quatre temps, d'allure paisible, et la courante, à trois temps, animée. L'allemande, avec son nom français, s'établit depuis 1587 environ, comme liée à la courante, qu'elle précède. La gigue anglaise apparaît en Angleterre dans les Suites de Robinson et de Ford, en 1603. Puis arrive en France la sarabande venue des Amériques via l'Espagne. Dans les suites des compositeurs allemands Peurl (1611) et Schein (1617), se succèdent jusqu'à cinq pièces : pavane, gaillarde, courante, allemande et tripla. Les pièces de la suite, à partir de cette période, sont toujours de coupe binaire.

Les luthistes français du XVIIème, qui héritaient de la suite d'airs de danse, en continuèrent les traditions en l'élargissant, lors même qu'ils ne la destinaient plus à la danse. Ils adoptèrent le prélude libre comme forme de virtuosité et pour affiner l'accord de leur instrument, l'improvisation du prélude permet par moment au musicien de libérer une main qui va corriger la tension d'une corde au chevillé pendant que l'autre main pince les cordes à vide pour ne pas rompre son discours musical. Ensuite les luthistes placent l'allemande, la courante, la sarabande, entre lesquelles ils intercalent, d'une façon variable, les autres danses : gavotte, passacaille, bourrée, rigaudon, chacone, gigue.

La disposition générale de la suite passe sans se modifier sensiblement de la musique de luth à la musique pour instrument à clavier. Le "livre de pavanes, intrade, danses et gaillardes", que l'organiste Paul Peurl (c.1575-1625) compose vers 1611 et publie en 1620 à Munich, présente pour l'une des premières fois, une succession de pièces reposant sur la variation d'un même thème. Le "Banchetto musicale" de Johann Hermann Schein (1617), illustre également la suite en tant que succession de pièces sur un même thème et dans un même ton.

Les 12 Suites de Johann Jakob Löwe (1629-1703), publiées à Rome en 1658, commencent toutes par une synfonia, après quoi 8 d'entre elles contiennent une intrada. Chaque suite restant en un seul ton, les autres formes contenues dans ces suites, sont la gaillarde (6 fois), la courante (7), la sarabande (6), l'allemande (2), l'aria (5) et le ballet (3). Le nombre des pièces par suite varie de 3 à 5. Ces suites sont à 5 parties instrumentales, violons, violes et basse continue. Ces suites de Löwe sont le plus ancien exemple connu jusqu'ici d'une pièce, non liée à la danse, placée d'une manière fixe en tête de la suite.

Au milieu du XVIIème, une démarcation visible s'établi entre la suite destinée à la danse et la suite instrumentale des luthistes, clavecinistes, etc., destinée à la chambre. Dans les suites pour orchestre de Jules Écorcheville (manuscrit conservé à la Landesbibliothek de Kassel), les suites sont disposées pour la danse ; généralement elles contiennent 2 ou 3 branles, 1 gavotte, 1 courante, 1 sarabande.

Froberger, après son voyage à Paris, rapporta en Allemagne le modèle d'ordonnance de la suite des luthistes français; ses Suites de 1649 se composent d'allemande, courante et sarabande, avec ou sans gigue, comme finale. Ce plan est adopté ensuite en Allemagne. La suite se modifiera ultérieurement soit par l'admission de nouvelles danses comme le menuet, la chacone, la passacaille, la gavotte ou la polonaise. Soit par l'ajout de nouvelles formes instrumentales : la fugue, l'air avec variations, le prélude non mesuré, le rondeau, l'ouverture.

Les suites publiées en Allemagne, en 1695 et 1698, par l'Alsacien Georges Muffat, élève de Lulli, débutent toutes, sauf deux, par une ouverture française. Mais les morceaux suivants ne sont astreints ni à l'unité thématique, ni à la variation. Les pièces finales sont le plus souvent en rondeau.

Après 1720 cependant, la suite s'éloigne de plus en plus d'une succession de danses anciennes ; les pièces portent, comme dans la sonate, les titres d'allegro, adagio, scherzo etc., mêlés à ceux de courante, menuet, gigue, etc. On le remarque déjà à l'occasion chez Haendel et chez Bach pour qui "partita" est synonyme de "suite". Couperin le Grand préfère le terme d' "Ordre" à celui de "suite". Mais chez Martini, avec le titre de "Sonate" (1742), le mélange devient bien plus sensible. Dans les suites pour clavecin de Rameau on remarque l'ampleur de plus en plus grande que prennent les pièces, un rondeau comme "les Cyclopes", a déjà la dimension, la variété, le fini, qu'offriront bientôt les premières sonates de Clementi et de Mozart.

Au cours des XIXème et XXème siècles, quelques musiciens se sont essayés à la suite :
Isaac Albéniz (1860-1909) : Suite española opus 47,
Manuel Maria Ponce (1882-1948) : Suite en la mineur,
Heitor Villa-Lobos (1887-1959) : Suite populaire Brésilienne,
Federico Moreno Torroba (1891-1982) : Suite Castellana,
Alexandre Tansman (1897-1986) Suite "in modo polonico" (1962)
Guido Santórsola (1904-1994) : Suite Antigua,
Vicente Asencio (1908-1979) : Suite Valenciana,
Stephen Dodgson (1924) : Partita for guitar ...