Les Villanelles

Instruments anciens, luths, théorbe, vihuela, guitare renaissance et guitare baroque.
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Roger Traversac
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Les Villanelles

Message par Roger Traversac » mar. 28 octobre 2014, 21:37

Partie d'un ancien article publié par moi et un ami discret et modeste pour la SFL avec l'aide de Pascale Boquet et récemment repris dans le Forum du Luth :

LES VILLANELLES


On trouve des Villanelles dans toute l'Europe de la Renaissance ; des versions pour luth de Capirola, Dlugoraj, etc...

Pourtant les Villanelles musicales françaises chantées sont comme les Arlésiennes (Bizet) :
On en parle beaucoup et on les recontre rarement.

D'où provient ce paradoxe ? De ce qu'une Villanelle est avant tout littéraire. On trouve des Villanelles poétiques ou musicales ; on trouve rarement, sauf en Italie, où elles ont proliféré, des Villanelles chantées.

En Musique :
Villanesca, Villanella en italien sont les précurseurs de la Villanelle. Les Villanesche rustiques par essence et parfois même en dialecte napolitain s'inspirent de la structure du strambotto : quatre stances de deux lignes (AB AB AB CC ou AB AB AB AB), chaque stance étant suivie d'un refrain d'une à quatre lignes.

Dès 1537 apparaît la Villanella ou "Canzone alla napolitana". Les refrains et les rimes identiques sont abandonnés au profit d'un poème strophique dont chaque stance compte trois ou quatre lignes. Les Villanelles connaissent une réelle vogue en Italie. De cet engouement résulte une transformation profonde du style, une tendance au raffinement littéraire inspiré par la vogue du madrigal.

En Littérature :

Le mot de Vilanelle est plus ancien que la chose - Villanelle a d'abord désigné toute espèce de chanson rustique ; vers le XVIè siècle ce mot a servi à désigner tout particulièrement le poème à forme fixe dont voici les règles :

La villanelle est divisée en tercets et est écrite sur deux rimes. Le premier et le troisième vers du premier tercet doivent se répéter alternativement au troisième vers de chacun des deux autres tercets et ensemble à la fin de la dernière strophe qui devient ainsi un quatrain. Le nombre de strophes est indéterminé mais il faut qu'elles soient en nombre pair pour amener le quatrain final.


Ces deux approches sont incomplètes. Fort heureusement celle de Joseph Boulmier permet de réellement comprendre l'étonnant cheminement de la Villanelle, notamment en France, à travers les siècles. Ainsi comme nous le verrons, littérature et musique font bon ménage avant que l'aspect littéraire ne se démarque.
D'après Joseph Boulmier (publie les "Villanelles" à la fin du XIXè siècle) écrivain et poète :

Le mot "Villanelle" se rattache à l'espagnol et à l'italien "villano", villageois, paysan, en vieux français, "vilain" ; le tout remontant au latin villa, métairie, maison des champs.

Villancejo, villanceto, villancico, tels étaient les noms Castillans de cette sorte de petit poème ;

villanciquero, "villanellier", désignait un faiseur de Villanelles. C'est ainsi que la duchesse de Bouillon appelait son La Fontaine un "fablier".

La Villanelle était, à l'origine, tantôt une pieuse et naïve cantilène que les pauvres serfs attachés à la glèbe entonnaient en choeur sous leur agreste chaume, aux longues veillées des environs de la Noël, tantôt une chanson pastorale faîte pour accompagner leurs danses rustiques sous la ravissante feuillée d'avril.

Vers la fin du seizième siècle, ce fut tout simplement une espèce de romance tendre et galante, ou même parfois, une chansonnette, probablement leste et grivoise. Nos bons aïeux étaient coutumiers du fait.

La Villanelle n'a jamais été, comme par exemple le triolet, le rondeau, le sonnet, la ballade, le chant royal, une forme poétique d'un rythme spécial et rigoureusement défini. Elle appartient à la famille plus indépendante de l'ode, du madrigal, de l'épigramme ; et, sauf un refrain quelconque, toujours obligatoire, puisque sa nature est de pouvoir être chantée et même "dansée", chacun, sans hérésie aucune, peut la revêtir du costume qu'il préfère. Affaire de goût.

Témoin la jolie Villanelle de Philippe Desportes qu'il a dédié à Héliette de Vivonne, ou plutôt, son âge convenant mieux, à Madeleine de l'Aubespine, Dame de Villeroy, fille naturelle de Ronsard.

Desportes, lorsqu'il regagna la France après neuf mois de séjour en Pologne, s'aperçut d'un certain changement dans l'attitude de sa maîtresse. Il s'en plaignit en vers délicieux, qui font songer, en plein XVIè siècle, aux bergers de Favant et de Watteau.

Cette Villanelle que le duc de Guise, insouciant de la mort, fredonnait, dit-on, chez Madame de Sauve, quelques heures avant de tomber sous le poignard des quarante-cinq, passe à juste titre pour une des merveilles de notre poésie légère.

Elle fut, jusqu'au XVIII è siècle, mise en musique un grand nombre de fois, notamment, dès 1575, par Eustache du Caurroy, "chantre de la Chapelle de Musique du Roy" qui obtint un "cornet d'argent" au "Puy" musical fondé à Evreux par Guillaume Costeley, pour un air à quatre parties qu'elle lui avait inspiré.

En réponse à Desportes, Madame de Villeroy fit preuve d'autant d'adresse que de grâce. Une prompte réconciliation succéda à ces querelles en chansons.

Un beau jour, Berthelin, auteur d'un traité de versification, bâclé à la diable comme ils le sont à peu près tous (sic) abordant à la fin la Villanelle, eut la chance de citer comme modèle de ce dernier genre, certain naïf chef d'oeuvre du savant Passerat :

"J'ay perdu ma tourterelle :

Est-ce point celle que j'oy ? ..."


La tourterelle une fois lancée, tous les traités de versification qui se succédèrent et se copièrent "à la queue leu leu", ne manquèrent pas de la présenter comme un type dont il était interdit de s'écarter. Certains ont été jusqu'à en donner la recette : "La Villanelle se fait sur deux rimes, l'une en "elle" et l'autre en "oi"."

C'était raisonner en oie, calembour à part. Après cela, selon l'expression vulgaire, on n'a plus qu'à tirer l'échelle.

Eh bien ! On peut feuilleter tous les traités de versification du quinzième et du seizième siècle ; on n'y trouvera pas la moindre trace de la Tourterelle de Passerat, c'est à dire rien qui ressemble à ce joli rythme.


Voici une Villanelle "technique" comme le rondeau de Voiture qui donne les règles de la Villanelle selon le modèle de Passerat :

"Pour faire une Villanelle

Rime en "elle" et rime en "in",

La méthode est simple et belle.

On dispose en kyrielle

Cinq tercets plus un quatrain,

Pour faire une Villanelle.


Sur le premier vers en "elle"

Le second tercet prend fin ;

La méthode est simple et belle.


Le troisième vers, fidèle,

Alterne comme refrain

Pour faire une Villanelle.


La ronde ainsi s'entremêle ;

L'un, puis l'autre, va son train :

La méthode est simple et belle.


La dernière ritournelle

Les voit se donner la main :

Pour faire une Villanelle

La méthode est simple et belle." Joseph Boulmier



Cette Villanelle respecte par anticipation le principe de Roubaud : un texte écrit selon une contrainte parle de cette contrainte.



Comme le démontre Julia Kane dans son article The myth of the fixed-form Villanelle (MLQ 2003) la forme fixe ainsi décrite est une invention du XVIIIè siècle et ne remonte pas comme le prétendent encore les traités de poétique au Moyen-Age, ni au XVIè siècle. "(It) was a ruse manufactured by a 18th century priest and popularized by a 19th century satirist based on a single preexisting specimen". Le poème de Passerat "J'ai perdu ma tourterelle" n'a presque aucun point commun avec les 18 "Villanelles" ou "Villanesques" du XVIè siècle (Mellin de St Gelais, Grévin, du Bellay, Jodelle, Desportes...).

L'origine du terme est la "VILLANELLA" musicale italienne du XVIè siècle, dont la forme (poétique) n'a rien de fixe ni de ressemblant avec le poème de Passerat (Donna G. Cardamone a étudié 188 exemples musicaux entre 1537 et 1559). Les études de Donna G. Cardamone et de Dinko Fabris traitent en profondeur de la "Villanella alla napolitana" qui fut, avec le madrigal, le genre vocal profane le plus répandu en Italie de 1537 jusqu'au milieu du XVIIè siècle.

En littérature, Banville compose des Villanelles, il influence quelques compatriotes et les anglais (Dylan Thomas).

"ARLÉSIENNE" (*) annoncée, une belle (qualificatif redondant) Villanelle chantée et accompagnée au luth ; l'exceptionnel "Rosette pour un peu d'absence" de Philippe Desportes extraite du Thesaurus Harmonicus de Bésard (1603), f° 76 V°- anonyme.

Comme nous l'avons vu, la célèbre Villanelle de Desportes a été mise en musique à la fin du XVIè siècle par Du Caurroy et Beaulieu.

Chardavoine donne une variante du superius. La parenté mélodique des versions de Beaulieu, Chardavoine et Bésard, indique que les musiciens ont utilisé un même air qui devait connaître une certaine vogue. La source première pourrait être l'oeuvre de Du Caurroy, primée comme déjà précisé au Puy de Musique d'Evreux en 1575, mais qui n'a pas été retrouvée.

Bésard ne s'appuie pas sur la polyphonie de Beaulieu dans laquelle la basse est différente, le rythme plus net et franchement binaire. Il y a quelques variantes. La dernière strophe de la Villanelle est supprimée.


La voici donc, liaison symbolique entre poésie et musique. Nous n'aurons pas à nous repentir de l'avoir omise :

VILLANELLE DE DESPORTES A CALLIANTHE.(dernière strophe omise dans la version chantée de Bésard)

".....

Celuy qui a gaigné ma place

Ne vous peut tant aimer que moy,

Et celle que j'aime vous passe

De beauté, d'amour et de foy.

Gardez bien vostre amitié neuve,

La mienne plus ne varira,

Et puis nous verrons à l'espreuve

Qui premier s'en repentira."

Le dernier mot reviendrait à la fille de Ronsard :


VILLANELLE DE CALLIANTHE A DESPORTES.


Berger tant ramply de finesse,

Contantez vous d'estre inconstant,

Sans accuser vostre maistresse

D'un peché que vous aymez tant.

La nouveauté, qui vous commande,

Vous faict à toute heure changer :

Mais ce n'est pas perte fort grande

De perdre un amy si leger... "


... si Agrippa d'Aubigné n'y était pas allé de sa Villanelle sur le débat de Desportes et de Callianthe en les mettant d'accord sur leurs torts réciproques :


VILLANELLE D'AGRIPPA D'AUBIGNÉ SUR LE DÉBAT DE DESPORTES ET DE CALLIANTHE.


"Bergers qui pour un peu d'absence

Avez le cueur si tost changé,

A qui aura plus d'inconstance

Vous avez, ce croi'je, gagé,

L'un leger et l'autre legere,

A qui plus volage sera :

Le berger comme la bergere

De changer se repentira.

...."


(*) A l'origine une Villanelle était tout d'abord une jolie paysanne, une belle jeune fille, une jeune bergère, une laitière telle Perrette. L'extension de l'utilisation de ce terme à un genre poétique, vocal et musical est donc une belle "métaphore". Celle-ci va à l'inverse des "Incarnations d'une mélodie" d'I.L. Peretz (nouvelle).


Vidéo Youtube avec cette villanelle (accompagnée à la guitare)

[media]https://youtu.be/nrWZXihg3Jc[/media]

Version musicale chantée, accompagnée, avec luth (second air) parmi les instruments dès 1’ 58" :


[media]https://youtu.be/Bo6jxL2_LI4[/media]
Mon coeur est un luth suspendu, Sitôt qu'on le touche, il résonne. (Pierre-Jean de Béranger - Le Refus)

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Valéry Sauvage
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Re: Les Villanelles

Message par Valéry Sauvage » ven. 31 octobre 2014, 12:19

Une "vilanela" de Capirola au luth par ici : viewtopic.php?f=98&t=34356#p351044
Carpe diem, quam minimum credula postero. (Horace)

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